L’histoire de Kimé

Bébé chat apeuré, je t’ai trouvée dans un refuge qui ressemblait à un taudis sur le bord de la Meuse, à Liège, en Belgique. J’étais allée m’installer à Bruxelles pour réaliser un Master en Écriture et Analyse cinématographique, à l’Université Libre de Bruxelles. Je quittais la maison familiale, je découvrais un nouvel environnement de vie, un nouveau logement, des colocataires inconnues, un nouveau pays, une nouvelle ville et un quartier proche de la gare de Bruxelles Midi, pas très rassurant mais dans lequel j’ai vécu deux ans.

J’ai grandi entourée de chats à la maison. Durant mon adolescence, j’avais noué une relation très amicale avec Mara. Un beau chat noir angora. Une chatte au caractère bien trempée mais qui s’est rapprochée de moi naturellement au fil des années. Elle est devenue une présence rassurante alors que je vivais des années torturées. C’est pourquoi, en arrivant en Belgique, je n’ai pas supporté un lieu de vie sans animal très longtemps.

Il me fallait un chat, un compagnon de vie ! Mon copain de l’époque vivait à Liège. C’est lors d’une de mes visites, en nous promenant au marché de La Batte que j’ai aperçu des chiots en vitrine. Ce lieu faisait peine à voir, mais j’ai décidé d’y entrer pour voir. Je sais, depuis mon enfance, comment couper mes ressentis et mes émotions pour me concentrer sur un objectif. Est-ce intelligent? Pour ma part, c’était un réflexe de survie. J’ai donc demandé à la dame présente si elle avait des chatons. Oui, 6 petits bébés endormis les uns sur les autres, si fragiles et livrés à un destin incertain. J’ai demandé tout de suite une femelle. La dame les a saisi un par un en leur soulevant la queue : 1, 2, 3, 4… tous des mâles, puis le dernier chaton, une femelle ! Sortie brutalement de son sommeil, mon futur bébé ouvrir de grands yeux étonnés et commença à miauler frénétiquement d’inquiétude. A la seconde où elle m’a vue, elle a tendu ses pattes minuscules vers moi, m’a saisie le pull au niveau des épaules et impossible de la détacher ! Elle miaulait sans arrêt, je voulais vite l’emporter loin de ce « magasin » miteux. Même dans la rue, elle n’arrêtait pas de parler. Il faut dire qu’il y avait beaucoup de monde et de bruits, elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Quand mon compagnon allât acheter une petite boîte de transport, il nous a été impossible d’y déposer Kimé, elle ne me lâchait pas ! Impossible d’enlever ses minuscules griffes de mon pull. J’ai dû la ramener dans l’appartement de mon copain blottie sur moi. Lorsque je me repasse cet épisode, je ne peux m’empêcher de penser aux petits frères de Kimé, en priant qu’ils n’aient pas souffert dans cet environnement.

Kimé était vraiment minuscule, je ne l’ai compris que plus tard mais ces chatons avaient été retirés bien trop tôt à leur mère. C’est sans doute une énergie qui nous a rapproché sans nous en rendre compte. J’ai été moi-même adoptée bébé et la séparation d’avec la mère biologique reste un trauma à vie, que les enfants adoptés conservent dans leur mémoire génétique et corporelle. Une fois Kimé arrivé chez moi, dans mon appartement à Bruxelles, je n’ai pas dormi pendant deux ans ! Kimé ne dormait jamais, elle était toujours excitée/nerveuse et ne savait pas faire ses besoins dans une caisse dédiée. Je me suis réveillée plusieurs fois avec du pipi ou du caca sur mon lit. Je dormais avec ma couette recouverte de papiers journal, le temps qu’elle apprenne plus de propreté. Petit chat traumatisé, elle était hyper active et ne se reposait jamais. Elle courait partout sans arrêt, elle me montait dessus très souvent, même quand j’avais besoin de calme. Elle traversait l’appartement en courant à toute vitesse, en glissant, en se cognant sur un mur puis un autre et recommençait sa course. Elle enchaînait aussi les crises de folie mais cela nous faisait beaucoup rire avec ma colocataire, qui elle-même avait apporté son chat Pixel qui était une chatte plus vieille, mieux équilibrée et plus âgée. Kimé a beaucoup sollicité la pauvre Pix également ! Mais elles s’entendaient bien et lorsque nous étions chacune dans nos écoles respectives durant la journée, les chattes n’étaient pas seules.

Kimé était donc une personnalité extravagante, instable, espiègle qui n’avait peur de rien, ni de personne et j’admirais beaucoup ses deux derniers traits. Je sentais que quelque chose nous liait qui me dépassait, mais je n’avais pas le recul, ni les connaissances psychologiques que j’ai aujourd’hui pour mettre des mots dessus. Deux ans en Belgique avec ce petit diable, puis retour en France à Grenoble chez mes parents. Mara n’a pas beaucoup apprécié la venue de cette petite jeune insolente. Elle poursuivait Kimé dans le jardin, lui sautait dessus si elle passait trop près. Mais rien n’impressionnait Kimé ! Elle considérait qu’elle avait tout autant le droit de vivre dans cette maison que la doyenne.

Je suis restée un an à Grenoble puis je suis repartie à Paris pour démarrer ma carrière professionnelle en tant que documentaliste. Le cœur meurtri j’ai dû laisser Kimé chez mes parents car je n’aurais sûrement aucun logement assez grand où elle serait bien. Et effectivement, ça a été chaotique et instable pendant un moment avant que je me trouve un logement correcte. Il aura fallu presque trois ans avant que je m’installe dans un appartement assez grand avec mon ex copain pour décider de ramener Kimé près de moi. J’étais si heureuse. Ma vie parisienne fut très mouvementée, épuisante, destructrice parfois. Kimé restait mon seul réconfort stable, ma seule ressource, le seul être vivant qui m’apportait un soutien émotionnel inconscient. Je m’en rends compte seulement aujourd’hui. Et parce qu’elle était là, je faisais un peu attention à moi pour être en mesure de prendre soin d’elle et d’assurer son bien-être.

Puis, il y a eu la rupture avec mon ex copain qui fut dévastatrice. J’ai cru mourir. Kime me maintenait la tête hors de l’eau, elle m’a permis de survire, de ne pas sombrer d’avantage ou vers le pire. Elle m’a sauvée la vie ! Nous nous sommes retrouvées toutes les deux. Elle était mon bonheur de tous les jours. Nous avons vécues ensemble, rien que nous deux pendant 2 ans avant de rentrer à Grenoble pour de bon fin 2018, après la mort de mon père en août. Nous avons encore vécu quelques années très proches, dans notre petit espace rien qu’à nous. Toujours fusionnelles, Kimé montait sur moi dès que possible, sur les genoux ou en équilibre dans mon cou, elle s’accrochait toujours à mes épaules, un bras de chaque côté de mon cou, elle se glissait sous ma couette chaque soir, puis je passais mon bras au-dessus de son petit corps et nous dormions dans les bras l’une de l’autre, sa petite tête au même niveau que la mienne. Cette proximité physique, émotionnelle, cet amour inconditionnel ne s’expérimentent nul part ailleurs dans le monde. Ma poitrine se sert en écrivant ses lignes. Mon plexus solaire se tend, il n’est pas bien.

Ma Kimé, tu m’a accompagnée durant 17 ans. Ta personnalité fougueuse a marqué mon quotidien de surprises et d’admiration. Tu n’avais peur de rien ni de personne. Tu m’as appris à ne pas tenir compte du regard et du jugement des autres. Petit chaton abandonné et recueilli, tu as toujours collé ton petit corps au mien, toutes griffes dehors pour ne pas me lâcher, et tu te glissais dans notre lit chaque nuit pour te blottir dans mes bras. Très énergique, tu m’en as fait passé des nuits courtes quand tu étais chaton ! Même adulte, tu as gardé tes grands yeux ronds toujours alertes, témoins d’une énergie folle. Merci d’avoir été à mes côtés tout ce temps et parfois dans des circonstances si difficiles, merci pour cet amour vivace et indestructible qui restera dans mon cœur jusqu’à ma mort, jusqu’à ce que nous nous retrouvions.

Kimé, tu me manques dans ma chair. Je suis dans les allé et retour du deuil : on croit que c’est fini mais ce n’est qu’un répits. Suite à une communication animale mon cœur s’était apaisé, j’acceptais de te laisser partir. Mais voilà que cela redevient à vif et difficile. Je te demande pardon pour cette tristesse qui te retient peut-être mais tu m’apprends ainsi à suivre le chemin du deuil : quelle belle leçon ! Le deuil est un chemin sinueux, instable, imprévisible mais aussi formateur et transformateur. La mort est une conseillère, elle n’est pas l’ennemi, elle fait partie de la vie. Aujourd’hui, je sais que nous avons tous en nous la capacité de cicatriser cette blessure psychique. L’absence de l’autre sera toujours une fragilité en nous mais ne sommes-nous pas humain avant tout ? Nous sommes des êtres émotionnels, Kimé m’apprend encore aujourd’hui à écouter mes ressentis avec respect et à leur laisser leur juste place pour s’exprimer.

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